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15 décembre 2011

L'homme qui voulait voir la mer et celui qui croyait au ciel

FEUILLETON

L’HOMMME QUI VOULAIT VOIR LA MER
ET CELUI QUI CROYAIT AU CIEL

En cette douce soirée de juillet 1167 Henri LORMIER attend son fils. Chez ce riche marchand de Bruges il n'y a pas de place pour le doute : ce sera un fils car telle est sa volonté et il en fera un marchand comme lui. Maître Lormier a l'habitude de plier la nature et tous ceux qui l’entourent à sa volonté, il va sans crainte au bout de ses rêves et de ses ambitions. Mais depuis la veille il prie quand même Dieu de lui donner un fils, on ne sait jamais : ça peut toujours servir ! Et, au fond, il ne doute pas que son vœu sera exaucé, il y mettra le prix en offrandes et neuvaines. Et si ça ne suffit pas, il s’inventera une multitude de pêchés, pour mieux se faire pardonner et se racheter en or ou en argent, en cuir ou en farine.

Dans la chambre bleue, Agnès, sa femme, va mettre au monde un enfant aidée par une autre femme : Lentes-Mains, l'accoucheuse des rejetons de toutes les grandes dynasties de mercatores brugeois. Ici, dans ce bout de terre sablonneuse  plantée entre mer grise et plaines brunes, le commerce fleurit depuis toujours sur les canaux, comme une offrande du Seigneur ou un oubli du diable ! Dans ce gros bourg, qui frémit au vent du nord avec ses clochers de briques et planches et ses maisons humides en bois, on reste prudent, car on est superstitieux dans l’âme. Et l’âme noire des marchands est la pire de toutes.

Toute la maison Lormier attend l'enfant, en silence et en prières. 

« Au feu ! Au feu ! »  C'est Quignon, le domestique, qui arrive en courant et criant dans l'antichambre où prie  Henri Lormier mi-rêveur, mi-inquiet. Il commence par douter, comme toujours quand ses plans sont contrariés.

« Tu es fou Quignon, ce n'est pas possible ! Avec le petit va naître ! » grogne un Henri Lormier incrédule et agacé.

« Oui Maître, j’vous jure, c'est aussi vrai que je vous vois, le feu a pris à quatre maisons d'ici chez Jan Van Wexcteen, et le feu approche, j’vous l’ dis, il sera vite ici, il faut partir et sortir Dame Agnès de là-haut ! »

Lentes-Mains, impassible sous son bonnet de coton blanc orné de dentelles, réclame un peu de calme, du silence et beaucoup d'eau chaude : l'enfant est pour bientôt.

Tandis que Maître Lormier abandonne ses prières pour courir au dehors évaluer l'étendue du désastre, Quignon revient vite avec le récipient fumant, solennel comme un chanoine portant un Saint-Sacrement. Pernelle, sa femme, organise dans les cuisines la réquisition de tous les vases et bassines, cuves, seaux et bacs, tout ce qui peut contenir un peu d'eau pour lutter contre l'incendie.

Henri Lormier revient de la rue tremblant, effaré, les yeux exorbités : la maison de Van Wexcteen s'est effondrée et le feu ravage maintenant la maison jouxtant celle de Jan. Il n'y a plus que deux  habitations, entre les Lormier et l'enfer. Et l'enfant qui doit naître...Lormier frappe à la porte de la chambre, il veut transporter dame Agnès plus loin, dans un autre quartier, chez un ami. Lentes-Mains refuse : "L'enfant se présente déjà Mercatore Lormier, Dame Agnès est intransportable, il faut maintenant laisser faire la nature… Et Dieu, glisse-t-elle dans un souffle à peine audible. On ne peut l'aider que de nos mains et de nos prières.

« Allez Mercatore, occupez vous de ce feu, ce n’est pas votre place ici, vous m’encombrez !  Ouste !»

Vaincu par la sage-femme, Henri redescend dans la rue où la chaîne des bras, des seaux et des bonnes volontés s'est allongée. Hommes de guerre, hommes d'Eglise,  hommes de commerce et hommes de rien : tous luttent contre le feu qui avale une à une les maisons de bois. Animaux, hommes, femmes et enfants pataugent dans la boue. La peur et la cendre creusent les visages. Les flammes hésitent devant la troisième maison qui pourrait servir de coupe-feu car elle n'a pas d’étage. Alorsdes dizaines de récipients portés par des dizaines de mains vont du canal à la petite maison. Et reviennent et repartent.

 Rien ne peut arrêter ces gens qui veulent sauver leur bien, leur rue, leur ville. Rien, pas même les hurlements d'un brûlé, qui se tord de douleur et qu’on pousse dans le canal pour le soulager dit-on, mais surtout ne plus l’entendre.

Henri fait détremper les murs de sa maison, mais  surtout les portes et les poutres des charpentes. Il organise sa propre défense au sein du combat collectif.

Et dans la grande chambre, loin du tohu-bohu général, seule avec Lentes-Mains, dame Agnès doit accoucher. Résignation à la vie, celle qu’on donne, entre les larmes et les rires. Celle pour laquelle on s’oublie qu’on soit reine, bourgeoise ou gueuse, marchande ou rien du tout qu’un peu de chair au bout d’un champ dans une masure sans confort, ou sans toit ni droit sauf celui de trimer les pieds dans la boue même ce jour là.

Dans le bas de la venelle un moine surexcité exhorte hommes et femmes à se  repentir de leurs fautes. Il dit tout haut ce que les autres n'osent pas penser tout haut: le feu ne vient pas par hasard frapper les bons chrétiens. Il punit les pécheurs, c'est un avertissement. Le feu c'est l'enfer. Henri remonte, angoissé, prendre des nouvelles de sa femme et de l'enfant. Rien.

Il dévale les marches et se cogne aux soldats du Comte qui courent la hache à la main abattre une passerelle en bois qui pourrait laisserle feu passer dans un autre quartier. Plus de dix maisons brûlent, craquent, gémissent et s'écroulent, emportant quelques souvenirs et parfois leurs habitants, trop vieux ou trop courageux, inconscients ou malades, imprudents parfois. On écarte les barques et les bateaux des habitations en flammes. Comme le battement fou ducœur dans un corps essoufflé, les cloches sonnent sans cesse pouralerter les habitants de Bruges : le feu dévorant est là ! Et ilprogresse ! Et les hommes crient, les femmes aussi ! Les chiens aboient mélangeant jeu, terreur et vrai douleur de se faire taper dessus ou de recevoir un brandon perdu dans un courant d’air ou un mauvais vent. Mais très vite les bêtes s’enfuient : la peur du feu, la peur de l’homme.

Henri Lormier a peur. Il tremble et prend machinalement le seau enbois qu'on lui tend. Tout aussi machinalement il le met dans lamain qui lui est tendue. Et il recommence. Et il refait les mêmes gestes, encore et encore. Son esprit est absent. Ce n’est pas juste, je n’ai pas mérité ça. Le jour ou mon fils doit naître ! Y-a-pas de bon dieu. Il va jusqu’à blasphémer, pour se repentir aussitôt. Il ne peut cependant pas s’empêcher de repenser  aux mauvaises actions qui ont favorisé saréussite commerciale, qui ont jalonné sa route de marchand vers la richesse et les faveurs des puissants.  Il se rappelle, le bougre, ces grains qu'il vendait très cher dansles bourgs où régnait la famine alors qu'il les avait achetés pour presque rien, à quelques lieux de là, dans une région où les greniersregorgeaient de blé et les seigneurs étaient trop pressés de vendre pour payer quelque dette ou de s’équiper en armée pour tournois, croisades ou simple rapine.  Il lui arrivait aussi de devoir repousserà coups de glaive ou de bâton ferré les pauvres erres, les enfants édentés, qui lui faisaient violemment l'aumône d'un peu deson ou d'orge. Il revoit leurs mains tendues, leur corps décharné, leur ventre gros, leurs poings serrés. Ce n’est pas facile de vivre sans protection, pas même une famille, sur la route des marchands. Les marchandises doivent voyager tranquilles. D’autres images de son ascension dans le monde des marchands ressurgissent, accusatrices. Il est jeune colporteur et vend cher de mauvais produits, ou des potions qui ne guérissent que leur vendeur d’une bourse un peu vide, à des gens simples qui croient en son sourire mielleux à ses promesses de répit dans leurs douleurs quotidiennes. Encore et toujours, il voit ce ribaud qui l'attaque au détour d'un chemin. L'homme est maigre, malade, couvert de pustules, désespéré et armé d'un bâton. Henri,  armé d'une épée, a la force des gens bien nourris. Non seulement il se défend bien, mais il blesse son adversaire et le traîne, boiteux et sanglant, une oreille tranchée et pendouillante, derrière son cheval jusqu'à la ville où l'homme est fouetté et attaché au pilori, pour subir les jets d’immondices et les crachats. Les plus retords des braves gens du coin s’amusent à glisser un bon gros caillou bien tranchant dans une boule de fumier ou un légume pourri. Il sert de cible une semaine. Il en meurt. Fin du calvaire, alors Henri pourquoi ces remords ? pense-t-il son seau à la main. Si les marchands commencent à avoir une conscience où va-t-on ?

Henri se voit encore refusant une aumône ici, ou là exploitant ses débiteurs jusqu'au dernier soupir de leur dernier sou. Et se payant les intérêts sur le ventre de leur femme, de leurs servantes ou de leur fille. Et si c'était vrai que le feu punit ceux qui se sont mal conduits ? Qui ont négligé les lois et leurs devoirs d’hommes ?

 

Henri Lormier a peur, une bonne grosse peur, celle des riches, qui ne s’imaginent pas vivant sans tous ces objets, ces biens comme ils disent,  ces choses qu’ils ne remarquent même plus mais dont ils ne sauraient se passer même à coté de ces ventres ouverts ou affamés, qui sont ceux des pauvres, de ces gueules torves et tordues, qui sont celles des malheureux qui n’ont plus rien même pas eux-mêmes, même plus un corps propre à être enterré. Heureusement qu’on les laisse crever dans une fosse commune pour nourrir les rats ! Les pauvres sont toujours laids, ils font peur et puis on peut leur en faire baver pour expier les péchés des autres, de ceux qui ont la panse pleine.

Maintenant Lormier  voit partout des signes annonciateurs de son malheur à venir. Triste fatalité ! Il l’a tant voulu cet héritier. Trop voulu. Il veut être plus fort que la mort, plus fort que le temps et les cieux. C’est un Lormier, il veut laisser une dynastie, un nom qui sera connu partout et de tous, jusqu’au bout de la route de la soie, par delà les déserts. Au-delà des mers et des montagnes, là où on côtoie le ciel à –presque- le toucher… On le vénérera comme il sied à l’ancêtre, au  fondateur… et mécaniquement, il continue à inonder la maison de son voisin le corps trempé et les yeux dans son passé. C'est vrai, le feu c'est l'enfer !  Et l’homme sait se faire diable. A voix haute le mercatore pense. Il se jure alors de faire une offrande en or pour les pauvres de l'hôpital Saint-Jean et un autre don à l'église Saint-Sauveur, et d’autres oboles encore…si seulement sa femme et son fils pouvaient échapper à l'incendie.  Il offrirait aussi une bourse à des pèlerins qui, à Compostelle,  remercieront Saint-Jacques pour lui. Il marmonne encore une rapide prière et les murs en torchis s'effondrent, les poutres en bois craquent. Noir et ruisselant, luisant du vêtement de son angoisse, il s'attaque de nouveau aux flammes qui commencent à s'essouffler dans la petite maison voisine. Espoir ou réalité ?

Des cris, des remerciements à Dieu, aux Saints et à toutes les reliques de la chrétienté : les Brugeois ont gagné. De ce côté-ci le feu s'étouffe. A l'autre bout de la rue il a été arrêté par un jardin adossé au canal.

Henri s'agenouille épuisé et rassuré. Il tremble encore.

Quignon, les cheveux collés par la sueur, court d'un groupe à l'autre. Il cherche son maître. Il questionne et trébuche sur un seau abandonné. Il se frotte le genou et traverse, en bousculant quelques robes, celles d’un groupe de religieux qui chantent les louanges d'un saint déjà de circonstance et remercient Dieu d'avoir bien voulu épargner les pécheurs. Alléluia ! C'est maintenant l'heure du repentir. Quignon découvre enfin son maître qui s'essuie le front avec une manche roussie par le feu. Maître Lormier! Maître Henri ! Dame Agnès vous a donné un fils. Henri Lormier pleura un peu, c'est du moins ce que Quignon raconta aux cuisines.

Mais dans le quartier  certains soufflaient « fils du feu retournera au feu », d’autres ajoutaient « n’aura ni feu, ni lieu le gamin», tous pensaient la même chose, « c’est pas une bonne chose d’arriver avec les étincelles, la ruine et la souffrance des brûlés »…Seul le Vieux ou le Mage ou par son nom flamand de Groot ou Grand savait que c’était un autre signe, celui du feu sacré, de l’œuf et des Merveilles du Monde, d’Ici et d’Ailleurs ! Il ne dit rien, mais savait que si le gamin vivait, il le retrouvera un jour sur sa route, ou plutôt sur son chemin qui commence dans le secret de sa caverne…Il le laissera venir. Inch Allah, comme disait à longueur de journée, Abdul son aide.

A suivre...

Jean P Quénez

 

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